LE MAGAZINE DES 

JOURNÉES DU DIGITAL
DU 1er AU 3 NOVEMBRE 2020

Suisse 4.0
NOUS Y SOMMES

Journées du digital 2020

International

Sponsored

Homeoffice

Journées du digital 2020

Big brother en home office

La surveillance à distance des personnes en télétravail ouvre de nouvelles perspectives. Le contrôle numérique du rendement peut certes restreindre les libertés civiles, mais il peut aussi être source d’opportunités.

Shutterstock

Von Marc Neumann

A Washington, à l’école publique, l’appel se fait de manière numérique: pour indiquer sa présence lors de l’enseignement en ligne, un élève de sixième primaire doit se connecter une fois par jour à la plateforme d’apprentissage de l’école, qu’il soit en pyjama et qu’il ait rangé sa chambre ou non. S’il ne le fait pas, alors pas de pardon: il recevra l’annotation «absence non excusée», même en période de covid, puisque, dans la capitale américaine, l’école a encore lieu virtuellement. Les élèves dans le système scolaire public du district de Columbia peuvent se manifester seulement une fois par jour. Sur un plan purement théorique, ils pourraient se connecter le matin et ensuite filer dans un skatepark, par exemple, puisque ceux-ci sont de nouveau ouverts

La situation est bien moins décontractée pour les adultes qui exercent une activité lucrative à domicile, que ce soit aux Etats-Unis ou ailleurs dans le monde. Les vêtements et les chaussures de designer se sont couverts de poussière et le costume taillé sur mesure reste dans l’armoire. Le short, le pantalon de training et les leggings sont au top de la mode. Et d’autres agréments comme la suppression des déplacements pour se rendre au travail, un simple en-cas sorti du frigo ou une promenade dans le quartier sont toujours d’actualité pour ceux et celles qui, grâce à leur sens de l’organisation, arrivent à concilier télétravail, ménage et garde des enfants. Mais la grande liberté dont jouissent les salariés à domicile est quelque peu entamée: les signes se multiplient pour montrer que toujours plus d’employeurs et d’entreprises envisagent d’instaurer un contrôle numérique pour leurs travailleurs et travailleuses à domicile.

En effet, selon une enquête réalisée par l’économiste Nicholas Bloom de l’Université Stanford, 42 % des travailleurs américains ont pratiqué le travail à distance cet été, ce qui représente une nette majorité quand on sait que 33 % étaient sans activité lucrative à ce moment-là et que seulement 26 % de la main-d’œuvre était physiquement à son poste de travail. Ce qui ne devrait pas vraiment changer dans un avenir proche: Google/Alphabet a ordonné le travail à domicile à ses 200 000 employés jusqu’en juillet 2021; Facebook a décrété que la moitié de son effectif travaillera à domicile pendant la prochaine décennie; Gartner, le spécialiste des études de marchés, affirme que 74 % de toutes les entreprises américaines prévoient, dans un proche avenir, un aménagement hybride des postes de travail, tantôt à la maison, tantôt au bureau.

Le télétravail offre un potentiel énorme d’économies dans la location des bureaux et des infrastructures, mais il présente aussi le risque que les entreprises perdent en productivité à cause du temps libre que leurs employés s’accordent pendant leurs heures de travail. Avec pour conséquence que les managers et les supérieurs hiérarchiques tendent à les observer numériquement par-dessus leurs épaules. Ce contrôle du personnel ne se limite pas à surveiller la participation aux réunions en ligne via Zoom, Teams et autres logiciels. De plus en plus, le volume et la qualité du travail sont scrutés au moyen de programmes que l’on qualifie d’espionnage. Hubstaff, InterGuard ou Time Doctor, pour ne citer que quelques-uns parmi une septantaine de produits et d’entreprises, enregistrent les frappes sur le clavier et les mouvements de la souris ou des doigts sur le pavé tactile, font des captures d’écran, prennent régulièrement des photos des travailleurs et travailleuses à distance avec leurs caméras intégrées ou rédigent un carnet de bord de tous les programmes, applications, messageries et navigateurs utilisés.

Des programmes tels qu’InterGuard classent les données sur les activités dans la catégorie productive ou improductive et établissent automatiquement un tableau de la productivité des employés que leurs supérieurs hiérarchiques peuvent consulter à tout moment. Selon leur propre conception, les fabricants de ces produits ont recours à des arguments tels qu’optimisation des processus, gestion des projets, augmentation de la productivité et protection et sécurité de leurs employés et de leurs inventaires. Il n’est pas difficile d’imaginer que de nombreux employés à distance se sentent surveillés par ces espions, petits chefs et systèmes de cafardage, et dérangés dans leur sphère privée. On peut tolérer le regard accusateur de la cheffe en direction de la cafétéria, l’entretien trimestriel sur la performance dans le bureau du directeur, la tenue d’un journal des tâches et de la gestion des projets dans l’entreprise, mais tout cela est bien différent quand Big Brother frappe à la porte de notre bureau à domicile. Sans même parler du sujet délicat qu’est la récolte des données personnelles.

Cette problématique s’apparente à celle des applications dédiées au covid; il faut fixer une limite à ce qui est faisable lors de l’utilisation des données qui se trouvent quelque part dans la zone grise entre le traçage des contacts anonymisés et ceux qui sont personnalisables. L’entrée d’Alphabet/Google dans le secteur de l’assurance santé en est un exemple. Verily, le département des sciences de la vie d’Alphabet, a lancé récemment une assurance du nom de Coefficient. Google, le plus grand collecteur de données d’utilisateurs, exerce déjà un contrôle énorme sur le comportement des assurés en matière de santé. Google est aussi le propriétaire du bracelet FitBit, qui collecte des données sur la santé et le bio, ce qui pourrait contribuer à renforcer son monopole dans le secteur de l’assurance et de la publicité en lien avec la santé (l’UE a lancé une enquête il y a peu). C’est justement dans le secteur de la santé que la technologie et la faisabilité évoluent plus vite que les régulateurs et les législateurs qui, eux, peinent à suivre le rythme.

Adieu la sphère privée: certains managers ou autres cadres peuvent parfois jeter un coup d'œil numérique non désiré par-dessus votre épaule.
Shutterstock

Actuellement, les télétravailleurs ne peuvent pas faire grand-chose juridiquement parlant contre la surveillance de leurs données, du moins aux Etats-Unis. Le paragraphe de la loi qui la concerne, l’Electric Communications Privacy Act, qui date de 1986, porte sur le téléphone et non pas sur l’ordinateur. Aujourd’hui, l’employeur a le droit, à tout moment, d’accéder à l’outil de travail qui lui appartient.

Le commentaire de Lewis Maltby, président du National Workrights Institute, sur le site critique AlterNet, est lapidaire: «Si vous travaillez sur l’ordinateur de votre entreprise, vous n’avez aucune sphère privée.» Dès que les entreprises invoquent la protection de leur propriété physique ou intellectuelle, l’amélioration de leurs processus commerciaux et de leurs intérêts, ainsi que la santé de leur personnel, la légitimité de cette ingérence augmente aussi. Les portes numériques sont ouvertes dans les salons, du moins aux Etats-Unis.

La situation est un peu différente en Suisse. L’article 26, alinéa 1 de l’ordonnance 3 relative à la loi sur le travail interdit d’utiliser «des systèmes de surveillance ou de contrôle destinés à surveiller le comportement des travailleurs à leur poste de travail». On peut néanmoins faire des exceptions, qui se justifient dans certaines situations. Quiconque est victime s’évanouit dans la chambre froide d’une grande boucherie sera content qu’il existe une caméra de surveillance numérique. Et les investisseurs approuvent les systèmes de sécurité informatique quand ils recourent aux prestations des entreprises de technologie financière.

D’ailleurs, on utilise déjà des systèmes de gestion du temps qui, dans le cas du bureau à domicile et de la surveillance du personnel, se trouvent à la limite de la violation de la sphère privée. En Suisse, des programmes comme Hubstaff, mentionné plus haut, sont proposés à la vente. Pour 10 dollars par mois et par personne, on peut avoir des captures d’écran illimitées, le traçage des applications, des URL et une présence sur l’ordinateur.

Leur utilisation discrète mais illégale dans le dos des travailleurs et travailleuses à domicile qui ne se doutent de rien n’a pas l’air d’être un problème. Souvent, l’employeur demande de manière directe à son personnel s’il est d’accord d’installer ces programmes dans le but d’optimiser les processus, d’augmenter l’efficacité et d’alléger la gestion des projets. Certes, personne ne peut être obligé d’accepter que sa sphère privée soit surveillée et que sa liberté soit limitée, mais il existe des situations dans lesquelles cela peut être considéré comme une chance.

Des chercheurs de l’Université de Saint-Gall sont de cet avis. La récolte et la présence de données ne sont finalement ni foncièrement positives ni foncièrement négatives. Ce n’est que leur utilisation, surtout quand elle est abusive, qui détermine si elle est perçue comme une machination de Big Brother, un projet commun, une aide ou une occasion d’apprendre, comme le souligne Antoinette Weibel, professeure en gestion des ressources humaines et responsable d’une plateforme de recherche de la NZZ.

Quand les collaborateurs sont informés de la nature des données recueillies et du sens et du but des mesures prises pour la gestion du temps et du personnel, ils contribuent numériquement à la productivité et à l’efficacité. Mais pas seulement. Ils montrent leur confiance dans leurs supérieurs hiérarchiques et leur entreprise. Et créent de la valeur ajoutée au lieu du stress et de la méfiance, même en télétravail.