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Journées du digital 2020

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Journées du digital 2020

«Je n’ai plus payé en espèces depuis février»

Fondateur de digitalswitzerland et CEO de Ringier, Marc Walder évoque les forces et les faiblesses de la Suisse dans le numérique, sa déception à propos des écoles pendant le confinement et sa pire panne numérique.

Gian Marco Castelberg

Interview: Fabian Zürcher

Vous avez fondé digitalswitzerland il y a cinq ans au WEF à Davos. La Suisse est-elle maintenant numériquement meilleure?

La Suisse s’est bel et bien améliorée…

On dirait qu’il y a un mais...

… C’est vrai. La Suisse s’est améliorée, mais d’autres pays se montrent plus rapides, plus résolus et plus focalisés dans leur façon de s’y prendre pour développer le numérique.

En comparaison internationale, où en est la Suisse en 2020?

Prenons le classement mondial de la compétitivité numérique de l’IMD, une des études les plus importantes dans le monde à ce propos: désormais, nous figurons au 6e rang, derrière les Etats-Unis, Singapour, le Danemark, la Suède et Hongkong.

C’est bien?

Non. D’abord nous avons reculé d’un rang au lieu d’avancer d’un rang. Mais il est nettement plus important de savoir où nous sommes réellement bons. Et où la Suisse continue de ne pas être forte. Et même faible.

Enumérez-nous quelques-uns de ces critères.

Ce n’est pas une surprise, nous sommes bons dans les sciences. Les critères étudiés dans ce domaine sont: combien d’argent dépense-t-on en Suisse pour la recherche? Rang 3. Quelle est la qualité des hautes écoles? Les EPF sont des universités de classe mondiale. Qu’en est-il de la réglementation de la recherche? Là, nous sommes premiers.

Et sinon, où la Suisse est-elle encore forte?

Dans le domaine dit des «talents». Par exemple, avec son 10e rang, la Suisse se positionne bien dans l’étude PISA en mathématiques. Et dans notre pays nous avons un nombre incroyable de professionnels internationaux hautement qualifiés (rang 1). Pour résumer: la formation et la recherche, c’est là que nous sommes de classe mondiale, y compris dans le numérique. Fondamentalement, c’est important, car la formation et la recherche sont pratiquement le socle qui permet de continuer à se développer.

Et où la Suisse est-elle faible?

Lancer une entreprise continue d’être compliqué dans ce pays (rang 37). D’ailleurs, en fermer une si les choses ne marchent pas aussi. Faible également: la capitalisation boursière des entreprises IT domiciliées en Suisse (rang 43). Ou dans le même contexte: les exportations dans le secteur high-tech (rang 30). Pour résumer, nous sommes très bons dans la recherche et la formation. Pas dans l’art d’en tirer profit.

L’initiative Digitalswitzerland compte bientôt 200 membres. Toutes les grandes entreprises, les grands établissements de formation univer­sitaire et même des cantons en sont membres. Qu’est-ce que ces entreprises et institutions en retirent?

Pour résumer sommairement, il y a bien deux raisons pour que nous accueillions des membres aussi prestigieux. D’une part, la solidarité. Donc la volonté de développer ensemble la place suisse. En ayant conscience que c’est important pour tout un chacun que la place suisse soit forte. Un site fort aide tous ceux qui s’y activent. Par ailleurs aussi parce que toutes les entreprises et institutions retirent quelque chose pour elles de leur qualité de membre de Digitalswitzerland. Il y a des variations: c’est différent pour Swisscom et pour l’EPFZ, pour les CFF et pour le canton du Valais.

Nous pouvons tous être fiers d’avoir surmonté cette période historiquement difficile

Pourquoi fusionnez-vous maintenant avec ICTswitzerland?

Une bonne question – et une réponse simple: parce qu’à nous deux nous sommes plus forts. ICTswitzerland est extrêmement fort dans les domaines de la formation, de la cybersécurité et de la formation de l’opinion politique. La branche ICT a une valeur ajoutée brute de bien plus de 30 milliards. Et l’on ne tient compte ici que des ICT de base.

Quel effet la pandémie de Covid-19 a-t-elle sur la numérisation?

En huit mois, le Covid-19 a réalisé ce qui prend normalement trois ou quatre ans. Nous tous, citoyennes et citoyens, écolières et écoliers, consommatrices et consommateurs, nous avons entrepris de faire numériquement des choses qu’avant le Covid-19 nous n’aurions faites ainsi que de temps à autre. Ou pas du tout. Acheter, payer, informer, distraire, participer à des réunions: ce fut un pas de géant.

Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné en matière de numérisation pendant cette période?

Clairement le fait que, pendant le semi-confinement, les entreprises ont envoyé d’un jour à l’autre l’immense majorité de leurs collaborateurs à la maison. Et que s’est-il passé? Ça a marché! Grandes ou petites, les entreprises ont pu maintenir leurs prestations. Les banques, les assurances, les médias, les télécoms, le commerce … Au fond, c’était de la folie. Si on nous avait dit ça il y a dix mois, nous ne l’aurions jamais jugé possible!

Qu’est-ce qui vous a le plus déçu?

D’abord, il est légitime que nous soyons tous fiers d’avoir maîtrisé ces mois historiquement difficiles. Nous tous. Nous, les citoyennes et citoyens. Cela ne fut pas simple pour tout le monde. Cela fut même souvent super compliqué, pénible, susceptible de créer des conflits. D’un seul coup, tout le monde à la maison. Tous sous stress, tous sous pression. Tous dans une situation totalement nouvelle qu’on n’aurait jamais crue possible.

Vous vous égarez.

Revenons-y: les écoles n’ont pas fait un boulot particulièrement bon, sincèrement. Ou pour le dire plus précisément et plus honnêtement: elles ont tout donné dans la mesure où elles ont improvisé. Mais bien sûr, pour être honnête, en Suisse seules quelques écoles étaient prêtes, numériquement équipées pour faire face. Ce fut déjà un constat effrayant.

Qu’entendez-vous par numériquement prêt?

Un exemple très concret: les enfants ont appris péniblement. Tout seuls à leur table. Dans leur chambre, au salon, à la cuisine. Ils ont imprimé des pages de devoirs qu’on leur avait envoyées par courriel. Puis ils ont travaillé sur ces pages. Des semaines durant. Tous les quelques jours, le maître ou la maîtresse appelait et demandait: tout se passe bien pour toi?

La numérisation est un apprentissage constant

Qu’auraient-ils dû faire d’autre?

Enseigner! Donner un véritable enseignement scolaire numérique. La classe commence à 8h30. Pas à l’école, pas physiquement, mais par le biais d’un écran. Avec des procédures parfaitement coordonnées: les matières de cours sont mises à disposition numériquement et renvoyées à l’école numériquement. Et l’enseignement a lieu. Tout à fait normalement. Le maître au centre d’une vidéoconférence quotidienne bien structurée. Ce n’est pas évident, c’est vrai. Mais, honnêtement, ce n’est pas sorcier non plus.

Qu’avez-vous pensé en apprenant que l’OFSP a dû admettre qu’il envoyait ses informations surle Covid-19 par fax?

Disons-le ainsi: l’administration, ou une partie de l’administration, a dû comprendre qu’il y avait un fort besoin de rattrapage. Et la Suisse entière en a été témoin. Ce doit être désagréable…

Quel est votre conseil à ce propos?

On ne peut apprendre la numérisation qu’en commençant par la pratiquer. La numérisation est un apprentissage constant. Elle ne s’arrête jamais. Et elle n’est pas parfaite. Elle ne connaît pas la situation de «désormais tout marche bien». Elle n’est toujours qu’un état momentané. La numérisation est simplement un instantané avant un progrès ultérieur.

Au fond, comment expliqueriez-vous la numérisation?

En fait, la numérisation est la mutation de processus et d’objets analogiques en processus et objets numériques. Quand on commence par là, on a gagné. Quand on attend, on a perdu.

J’aimerais encore vous poser quelques questions personnelles à propos du numérique.

Volontiers.

Comment payez-vous?

Par Apple Pay et Twint. La dernière fois que j’ai eu recours à des espèces, c’était pendant mes vacances de ski de février, dans un kiosque d’Engadine. Depuis lors, plus jamais.

Comment vous informez-vous?

Je lis beaucoup sur papier mais de manière sélective. Blick, la NZZ, les journaux dominicaux, le Spiegel, Bilanz, la Handelszeitung. Le reste, pour l’essentiel sur mon iPhone: New York Times, The Economist, Business Insider, les services d’information de l’industrie. Et beaucoup d’informations m’arrivent via Twitter.

Comment écoutez-vous de la musique? Et laquelle?

Energy Zurich et SRF 4 News dans la voiture, Spotify pendant que je fais mon jogging.

Quel est votre album préféré?

Robbie Williams. Live at Knebworth.

Quelles règles numériques appliquez-vous à la maison?

Pas d’iPhone ni d’ordinateur pendant les repas ni pendant une conversation ou un débat.

Les apps que vous utilisez le plus?

WhatsApp, Blick, SRF Meteo, Twint, NYT, Spotify, Twitter, Vivino, SwissCovid.

Combien de temps s’écoule-t-il le matin entre votre réveil et le premier coup d’œil sur le smartphone?

Quinze secondes.

Qu’est-ce que vous n’auriez pas pensé de vous en matière de numérisation?

Que je dialogue avec ma voiture. Je le fais désormais tous les jours.

Netflix ou TV linéaire?

Netflix. Mais pas seulement. J’apprécie la SRF pour l’info et le sport. Et pour la nouvelle émission du samedi soir Wer wohnt wo?

Siri ou Alexa?

Siri.

Pourquoi n’êtes-vous pas plus actif sur les réseaux sociaux?

Je consomme beaucoup et je poste de moins en moins.

Quel a été votre pire problème numérique?

A la fin de longues négociations, au milieu de la nuit, j’ai envoyé l’entier d’un contrat pour une grosse transaction à la mauvaise personne. En plus, c’était un concurrent. Un désastre! Depuis lors, je vérifie l’adresse courriel trois fois…

Combien de temps passez-vous par jour sur votre écran?

Je viens de vérifier sur mon iPhone: 4 heures et 39 minutes. C’est la moyenne de sept jours écoulés.