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Journées du digital 2020

«La numérisation a d’abord eu lieu dans les esprits»

Le chancelier de la Confédération Walter Thurnherr est responsable de la stratégie «Suisse numérique». A quoi ressemble-t-elle? Dans quels domaines la Suisse est-elle en retard? Et quel rapport avec Dieu, le tailleur et le pantalon?

Interview: Fabian Zürcher

A quoi avez-vous pensé, en tant que responsable de la numérisation pour la Suisse, quand vous avez appris que l’OFSP utilisait le fax pour communiquer au sujet du nombre de cas de Covid-19?

Le constat que le secteur de la santé est en retard en matière de numérisation ne date pas de la crise du Covid-19. Depuis les débats sur le dossier électronique du patient, on sait combien d’acteurs de ce secteur communiquent encore par fax.

Comment s’est organisée la numérisation lorsque le parlement a interrompu sa session de printemps, au plus fort de la crise? Les entreprises et les hautes écoles, par exemple, se sont organisées de manière virtuelle.

Bon, le streaming d’un cours est quand même autre chose que l’organisation d’une session numérique du Conseil national et du Conseil des Etats, avec une procédure d’élimination des divergences, des alliances mouvantes, des séances de commission, des votes à bulletin secret et des conférences de conciliation. Entre-temps, plusieurs initiatives parlementaires ont été déposées. Le parlement et les services parlementaires se pencheront sur la possibilité de séances virtuelles.

Etes-vous, vous-même, en télétravail? La Confédération a-t-elle un règlement concernant le télétravail?

Oui, mais seulement le week-end. Au printemps, nous avons pu mettre en télétravail une grande partie de l’administration. Cela a été très utile. Et non, il n’y a heureusement pas de règlement strict au niveau fédéral. C’est avant tout le bon sens humain et la situation spécifique des services concernés qui sont déterminants.

Le coronavirus a été responsable d’une forte poussée de numérisation. Dans quels domaines l’administration a-t-elle enregistré les progrès les plus importants?

Cette poussée de numérisation a surtout eu lieu dans les esprits. La nouvelle situation, inévitable, a provoqué ce changement de paradigme et les applications pratiques ont suivi. Sur le plan technique, les capacités d’accès aux systèmes ont très rapidement été multipliées. A certains endroits, cela a même mieux fonctionné qu’avant. Parallèlement, de nouvelles applications internet ont été mises à disposition, dont l’introduction aurait, sinon, pris des mois.

Où reste-t-il encore le plus à faire?

Juridiquement, l’administration de la Confédération est encore organisée comme il y a cent ans. Dans la pratique, les exigences et, avec elles, les formes de collaboration au sein de l’administration ont toutefois considérablement évolué. Les thèmes, problèmes et processus les plus importants – sécurité, environnement, politique européenne, politique étrangère en général, politique financière, etc. – sont pluridimensionnels et ne pourraient plus être traités exclusivement dans l’un des sept départements. La numérisation permet notamment d’organiser les processus interdépartementaux et de travailler plus efficacement, de mieux partager les connaissances au niveau fédéral, de mettre en réseau des applications spécialisées et de mieux servir et plus rapidement les clients finaux, les citoyennes et les citoyens ou les entreprises. Sur ce plan, il reste encore beaucoup à faire. A court terme, nous devons raccourcir les voies de décision au sein de l’administration, afin de résoudre rapidement et de manière compétente les nombreuses questions et problèmes de la numérisation.

D’où tirez-vous vos enseignements?

Il y a d’excellents spécialistes dans nos universités et dans l’économie, mais aussi dans les administrations d’autres pays. Nous entretenons de nombreux contacts et nous nous efforçons de tirer les enseignements partout où nous le pouvons.

Le chancelier

En tant que chancelier de la Confédération, Walter Thurnherr, 56 ans, est responsable du centre de compétences de la Confédération dans le domaine de la transformation numérique.

Originaire de Wohlen (AG), il a étudié la physique théorique à l’EPFZ. Avant son élection comme chancelier de la Confédération, en décembre 2015, ce PDC a d’abord été diplomate (notamment à Moscou) et secrétaire général dans trois départements: au Département fédéral des affaires étrangères, au Département fédéral de l’économie et au Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication.

Il vit à Sigriswil (BE), au bord du lac de Thoune, avec sa femme et ses deux enfants.

Comment évaluez-vousla capacité numérique du pays?

Finalement pas si mauvaise.Concernant les infrastructures numériques, nous sommes bien positionnés. Nous devons toutefois veiller à ne pas négliger leur développement, compte tenu la croissance rapide du volume de données et des exigences en matière de transmission des données. Dans le domaine de la cyberadmi­nistration, nous pourrions bien sûr faire mieux, mais grâce à notre système fédéraliste proche des citoyens et analogique, nous avons aussi moins de pression. Actuellement, la priorité va à l’introduction de l’e-ID. Dans le domaine de la cybersécurité, nous avons un certain retard, comme d’autres pays également. Mais globalement, de très nombreux Suisses utilisent les possibilités de la numérisation. La crise du coronavirus a montré que cela peut être déter­minant.

Le centre de compétences de la Confédération dans le domaine de la transformation numérique sera rattaché à la Chancellerie fédérale à partir du 1er janvier 2021. Quelle est votre vision de la Suisse numérique?

La numérisation est la conséquence d’un développement technologique à l’échelle mondiale. Et la Suisse va devoir décider comment elle veut profiter de ce développement. Elle va faire ce choix à sa manière, et c’est bien ainsi. Ma vision personnelle concerne plutôt ce processus que l’état final. A mon avis, les débats nécessaires gagneraient à être plus dépassionnés. Ces deux ou trois dernières années, ils ont parfois pris l’allure de bagarres idéologiques. C’est bien d’avoir des convictions, mais il faut aussi pouvoir les justifier. Finalement, on constate, ici aussi
que plus la cause est sacrée, plus le résultat est diabolique.

Quels sont les plus grands défis de la transformation numérique?

Le défi consiste à prendre assez tôt les décisions nécessaires. Dans beaucoup de domaines de la numérisation, on peut et on doit prendre son temps. En matière de cybersécurité, mais aussi pour certaines innovations ou la création de conditions-cadres permettant des innovations, un retard se paie en revanche par un prix économique élevé. Il est toutefois difficile de définir des priorités qu’on ne va pas regretter par la suite.

Soyez franc: ne trouvez-vous pas que tout cela va trop lentement?

Oui et non. Bien sûr, j’aimerais que les choses aillent plus vite dans certains secteurs. D’un autre côté, vous connaissez peut-être la blague du tailleur qui fait attendre son client pendant des semaines sur le pantalon qu’il a commandé. A la fin, le client perd patience et fait remarquer au tailleur que Dieu a créé le monde en seulement sept jours. Ce à quoi le tailleur répond: «Mais Monsieur, regardez donc le monde, et regardez votre pantalon!» En Suisse, nous sommes souvent plutôt lents, mais à la fin, le résultat n’en est que meilleur.

Plus d’un habitant sur deux ne veut pas installer l’application SwissCovid pour des raisons de protection des données. Les comprenez-vous?

C’est effectivement ironique, lorsque ces mêmes personnes sont sur des plateformes dont on sait qu’elles siphonnent un maximum de données. A mon sens, l’appli SwissCovid bénéficie justement d’une très bonne protection des données.

Vous gérez un compte Twitter joyeusement «nerdy». D’où vousest venue cette idée?

Sur mon compte Twitter, je diffuse presque uniquement des liens et des renvois vers des questions mathématiques ou physiques. Je trouve cela souvent plus amusant que la politique. Et cette dernière est plus difficile à comprendre.

Les médias sociaux ont-ils un effet globalement positif ou négatif?

Malgré tout positif. Il ne fait aucun doute que les médias sociaux polarisent la société. Et rendent dépendant. Ces plateformes sont dominées par des humeurs, et non par des réflexions rationnelles. A l’aide d’algorithmes complexes, ils tirent parti de nos faiblesses pour capter notre attention et augmenter leurs recettes publicitaires. C’est également le cas en Suisse: le nombre d’utilisateurs qui jugent deux fois par jour le monde, le pays et leurs voisins virtuels avec l’autorité du parfait pantouflard a nettement augmenté. Mais les plateformes sociales apportent également de nombreuses nouvelles perspectives. Elles mettent en relation des personnes qui n’auraient, sans cela, que peu de chances de se rencontrer. Elles sont utilisées efficacement pour la communication concernant des attentes et des développements importants, et pour beaucoup de gens, pensez au tiers-monde, elles représentent un progrès considérable et une porte ouverte sur la connaissance et la formation.

Walter Thurnherr dans son bureau au Palais fédéral.
Gerry Nitsch

Trump est intervenu radicalement contre l’application chinoise TikTok, Ruag a été victime d’une cyberattaque russe… Comment la Suisse peut-elle défendre sa place dans le cyberespace?

Les entreprises suisses sont attaquées quotidiennement et de toutes parts. Défendre sa place est un combat permanent. Il n’y a pas de recette simple. Dans ce cadre, la collaboration avec la recherche et avec d’autres pays doit être décisive.

Les processus politiques en Suisse sont-ils suffisamment stables pour résister à une désinformation ciblée venue de l’étranger? Ou ne sommes-nous tout simplement pas assez intéressants pour des puissances étrangères?

Notre système politique présente l’avantage d’être organisé de manière très fédéraliste. Il devrait donc être difficile d’influencer les élections des conseillers nationaux, par exemple. En revanche, je n’exclurais pas qu’on puisse aussi tenter, chez nous, de biaiser le débat avec de fausses informations, avant une votation. Comme chacun le sait, les mensonges les plus dangereux sont les vérités légèrement déformées. Et cela reste tout à fait possible en Suisse.

Sur les avions de combat, nous avons voté par correspondance ou en glissant notre bulletin dans l’urne. Pourquoi la Suisse ne progresse-t-elle pas dans le domaine du vote électronique?

Une pesée approfondie des intérêts doit être effectuée concernant le vote électronique. La sécurité est plus importante que le tempo. Actuellement, nous sommes en train de restructurer la phase d’essai. La Confédération a volontairement placé la barre très haut. A ce jour, nous n’avons pas de système qui répond à ces exigences.

La numérisation tend-elle à diviser ou à rassembler la société?

Les deux. Pour les uns, elle va avoir un effet diviseur, pour d’autres un effet rassembleur. Ce n’est pas grave en soi. Les problèmes commencent lorsque certains y voient une raison de se taper dessus. Mais c’est plus une question de valeurs que l’on possède ou non. Georg Lichtenberg avait dit un jour: «Un livre est un miroir: si un singe s’y regarde, ce n’est pas le visage d’un apôtre qui y apparaît.» Cela vaut aussi pour internet.

Quel est votre plus grand espoir concernant la numérisation?

Que l’on mette à profit les opportunités. Que l’on ne se contente pas de regarder, mais qu’on participe à sa conception. A mon sens, la Suisse peut parfaitement être un acteur crédible à l’échelle internationale.

Quelle est votre plus grande crainte?

Il y a quelque chose d’inquiétant à constater qu’actuellement, pour beaucoup de gens – et pas seulement parmi les jeunes –, la perte de son téléphone mobile représente le plus grand facteur d’exclusion. Le blocage de l’accès à internet équivaut à ce qu’était, il y a quelques siècles, l’excommunication. Un lien un peu plus étroit à la vie réelle ne ferait de mal à personne.

Qu’est-ce que vous continuez à faire de préférence analogiquement?

Lire un livre, discuter avec des amis, manger des millefeuilles.

Quelles sont vos applications préférées?

VoteInfo, l’application de la Chancellerie fédéral avec des informations sur les votations. Ainsi que Swisstopo de l’Office fédéral dela topographie et MétéoSuisse, que j’utilise très souvent.

Parlez-vous avec Siri, Alexa ou Google?

Non, ça ne donne rien de bon.

Apple ou Android?

Actuellement Apple.

Avez-vous aidé Ueli Maurer pour l’installation de l’appli SwissCovid?

Vous n’avez pas compris son jeu. Le conseiller fédéral Ueli Maurer est un rusé renard et sait parfaitement comment booster la notoriété de l’application SwissCovid.